Je vous emmène en vadrouille ! Via les photographies de Willy Ronis

Ce mois-ci, je vous parle photographie ! Pour les plus pointilleux, vous trouverez peut-être que le sud du Vaucluse l’emporte sur le nord du département : promis, le mois prochain, je vous emmène dans les Dentelles, un petit coin de paradis, mais je ne vous en dis pas plus !

La lumière provençale inspira de nombreux peintres, c’est bien connu. Mais elle est aussi propice à la photographie ; d’ailleurs, étymologiquement, « photos » désigne la lumière, la clarté, alors que le suffixe « graphie » signifie peindre, dessiner, écrire. L’art de la photographie a donc toute son importance en Provence.

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Brantes et le Ventoux, 1976

Et justement, je veux cette fois vous présenter un photographe du XXe siècle, dit « humaniste », qui quitta Paris pour s’installer à Gordes (à l’époque, un petit village désert et en ruines !), puis à l’Isle-sur-Sorgue : Willy Ronis.

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Autoportrait, Willy Ronis

Je ne vous cache pas que je n’avais jamais entendu parler de lui avant de me pencher plus précisément sur les artistes qui ont contribué à la renaissance de Gordes. De ce courant de la photographie humaniste et de ses contemporains, on connaît peut-être mieux Robert Doisneau ou Henri Cartier-Bresson.

Toutefois, le photographe a connu une notoriété importante de son vivant. Les personnes qu’il prenait en photo sur le vif se sont parfois manifestées, une fois la photo diffusée largement.

Une rétrospective sans égale lui a été consacrée d’avril à septembre 2018 : « Willy Ronis par Willy Ronis », selon ses vœux testamentaires. Elle fut présentée au Pavillon Carré Baudouin, dans le XXe à Paris.

Mais avant de vous livrer mes trouvailles sur la vie de l’artiste et sur son œuvre, je vous propose de nous intéresser à ce qui nous permettra de comprendre mieux Willy Ronis : le renouveau de Gordes dans la seconde moitié du XXe siècle et la photographie humaniste en France.

À propos de Gordes

Labeur

Gordes est un village dont l’histoire ne fut pas linéaire, et a connu des hauts et des bas, c’est le moins qu’on puisse dire… Au Moyen-Âge, Gordes n’a rien de l’image « jetset » qu’il offre aujourd’hui !

Au moment de la mise en place de la féodalité, le village s’organise et se centralise autour de 2 pôles : le château, repère féodal, et l’église, repère religieux. Aux alentours du XIe siècle, apparaît un prototype de village, et peu à peu la population va coloniser la totalité de l’éperon rocheux.

La vie devait être difficile sur ce rocher au Moyen-Âge, les terres arables étaient dans la plaine, et il fallait sans arrêt descendre et remonter. Il fallait trouver des moyens de subsistance : l’artisanat puis l’industrie se développent. Ces activités s’installent dans le bas du village, au quartier de Fontaine-basse, où le ruisseau assez important fournit la force motrice nécessaire. D’ailleurs, si vous êtes de passage à Gordes, je vous recommande de prendre le temps de descendre à Fontaine-basse : après une pente bien raide, vous accédez au ruisseau, au lavoir et à l’ex quartier artisanal. C’est très calme, et ce n’est pas du luxe à Gordes !

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Quartier de Fontaine-Basse, Gordes

Bref, tout ça pour vous décrire un village de labeur, mais bouillonnant d’activité.

Déclin

À compter du milieu du XIXe siècle, c’est l’effondrement : les crises agricoles, les mutations industrielles, le progrès technique et la concurrence étrangère portent un coup fatal à toutes les activités traditionnelles, sources de revenus pour les habitants. Cela conduit au dépeuplement et à la ruine du village.

Deux évènements portent alors un coup de grâce à Gordes. D’abord le séisme de 1909 (dont l’épicentre est à Lambesc dans les Alpilles) va notamment dévier le cours d’eau de Fontaine-basse et rendre inutilisables les moulins et lieux de production. Plus tard, la Seconde Guerre mondiale affecte le village qui est bombardé en 1944 en représailles d’une activité de résistance importante. Peu à peu Gordes est donc laissé à l’abandon.

Renaissance

Depuis l’après-guerre et la période de reconstruction, le village draine de plus en plus d’artistes. Ils sont attirés par le romantisme du village, le cadre inspirant de la Provence, et des bonnes affaires immobilières puisque tout est à reconstruire…

André Lhote, cofondateur du cubisme, y achète une maison dès 1938. A la fin des années 1940, c’est au tour de Chagall, puis de Vasarely. Serge Gainsbourg, Henri Cartier-Bresson…

Et notre fameux Willy Ronis !

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Gordes, 1947. Willy Ronis

Willy Ronis

Le mouvement des photographes humanistes

Ce mouvement apparaît dans l’entre-deux-guerres, mais va connaître son apogée à la sortie de la Seconde guerre mondiale, et pendant la période de reconstruction de la France.

Ses caractéristiques principales :

  • Les photographes humanistes placent l’Homme au cœur de leur travail
  • Ils ont tous en commun d’avoir été des « reporters-illustrateurs », souvent publiés dans la presse ou édités à une époque où les expositions sont rares. Une presse abondante née de l’enthousiasme de la Libération leur fournit des commandes dans des domaines très variés. Willy Ronis en parle lors d’une interview : « La Libération, ça a été une période de grande effervescence. Il y a eu une formidable soif d’images, parce que pendant l’Occupation, il n’était pas question pour les photographes de s’exprimer. Toute une presse nouvelle est née après la Libération. Les photographes qui savaient travailler avaient de quoi s’occuper énormément. »
  • Ils montrent des hommes sous un jour indulgent et respectueux.
  • Mais élargissent aussi les points de vue sur la réalité de l’époque : misère des banlieues, conditions de travail, crise du logement, loisirs…
  • Ils sont animés d’une foi dans le genre humain et mènent des luttes pour améliorer sa condition.

Willy Ronis définit l’école humaniste comme « le regard du photographe qui aime l’être humain ».

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Autoportrait. Willy Ronis

L’arrivée de Willy Ronis à Gordes

Willy Ronis naît en 1910 et meurt en 2009. Il veut devenir compositeur de musique, mais doit arrêter les études pour aider dans le studio de photographie de son père, gravement malade. A la mort de son père, il décide de se lancer dans un genre photographique qui lui correspond mieux. A propos de ses débuts, il dit : « Il se passait des choses en photographie. Mais j’étais extrêmement réservé, parce que je sentais que je n’étais pas venu par vocation à la photographie. Ce qui fait que je manifestais toujours un certain recul vis-à-vis de la photographie parce que je n’arrêtais pas de me dire que c’était un pis-aller, qu’en fait j’aurais voulu faire autre chose. Et en fait ce mariage forcé n’est devenu que bien plus tard un mariage d’amour. »

Il fait ses premiers pas comme photographe reporter lors des manifestations du Front populaire en 1936. Par ses photos, il se fait le porte-parole de la doctrine communiste, dont il est partisan.

Il découvre Gordes grâce à un reportage sur le peintre André Lhote, en août 1947. Il fait poser André Lhote à cette occasion, à Gordes, avec un cadre vide devant la campagne, comme pour illustrer son Traité du paysage.

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Le peintre André Lhote à Gordes, 1947

En 1947, Willy Ronis tombe amoureux de la Provence et achète un vieux mas à Gordes. Il en fera son lieu de vacances, avant de décider de quitter Paris pour y vivre, de 1972 à 1983. De Gordes puis de l’Isle-sur-la-Sorgue, où il s’installe peu après, le photographe ne cessera d’arpenter la région, appareil en main.

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Apt, 1965

Ne correspondant à aucune commande, les photos provençales répondent à un simple principe de plaisir. Il nous dit d’ailleurs : « En fait, ma vie professionnelle, elle est fondée sur un double parcours. D’abord, le parcours de la photo faite sur commande. Et puis, entre les commandes, le parcours libre. Celui où on part le nez au vent, un petit peu comme quand on va aux puces avec l’idée de ramener une crédence régence et qu’on revient avec un clysopompe Louis XIII : on ne sait pas ce qu’on va ramener ! Mais ce sera peut-être quelque chose d’intéressant, ou rien du tout. »

Prises dès l’après-guerre, ces images restituent avec émotion une Provence ancestrale, malheureusement en partie disparue, et nous rappellent les coutumes issues d’un art de vivre qui a toujours su composer avec le soleil.

Avec ses ruelles étroites, ses marchés labyrinthiques, ses placettes ombragées, le village provençal se révèle le théâtre idéal pour jouer avec la lumière.

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Venasque, Vaucluse, 1952

Dans les années 1970-80, parallèlement à ses activités de photographe, il consacre beaucoup de temps à l’enseignement (à l’école des Beaux-Arts d’Avignon, puis aux facultés d’Aix-en-Provence et de Marseille). Il créé un cours d’histoire de la photographie.

En 1972, il s’installe à l’Isle-sur-la-Sorgue.

Willy Ronis a œuvré pour faire reconnaître les droits des photographes, en particulier :

  • Le droit de regard sur les légendes
  • Le respect du cadrage
  • L’obligation de la signature des photos

Si ces conditions n’étaient pas respectées, il n’hésitait pas à mettre fin à son contrat.

Il nous dit de sa démarche : « Je n’ai jamais poursuivi l’insolite, le jamais vu, l’extraordinaire, mais bien ce qu’il y a de plus typique dans notre existence quotidienne. »

Clichés choisis

Willy Ronis a légué son œuvre photographique – 90 000 clichés – au travers de 2 legs et d’un testament. Pour son testament, il a composé 6 ouvrages de photographies choisies, dont il commente le contexte, ce qui nous donne des informations précieuses.

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Le nu provençal, 1949

Willy Ronis est en train de faire des travaux dans la maison, à Gordes, il descend, surprend sa femme, Marie-Anne Lansiaux, faisant sa toilette après la sieste. Il lui demande de ne pas bouger, afin d’immortaliser ce moment simple. Cette photo fera le tour du monde et le rendra célèbre.

« Il y a parfois des moments qui sont si forts que j’ai peur de les tuer en faisant une photo ».

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Carpentras, 1957

Je ne peux m’empêcher de montrer la photo de Carpentras, ville où j’ai commencé mes premières visites guidées provençales !

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Arles, pourtour des Arènes, 1967

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Les desserts de Noël en Provence, 1958

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Gordes, 1955

« Je n’ai pas eu de maître à penser en photographie, ou plutôt certainement qu’ils sont nombreux à avoir plus ou moins influencé ma démarche. Mais ce que je sais, c’est que mes vrais maîtres, ce ne sont pas les photographes. Ce sont les musiciens, ou les peintres. Ce sont les petits maîtres flamands du XVIIe siècle. C’est Brueghel, par sa composition, par la disposition des personnages dans le cadre. Et c’est en musique, Jean-Sébastien Bach par la construction du contrepoint, l’équilibre de la forme. »

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L’Isle-sur-la-Sorgue, Vaucluse, 1979

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Aubagne, 1947

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Répétition de danse à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, 1979

« Mon travail n’est pas un travail d’intellectuel, c’est un travail d’intuitif. J’appuie d’abord et je réfléchis après, si j’ai le temps. La plupart de mes photos préférées sont des photos chipées au hasard. Même si ce hasard a plus ou moins été préparé par un climat où je sentais plus ou moins confusément qu’il allait se passer quelque chose, ou qu’il pouvait se passer quelque chose. »

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La montée vers Gordes, 1971

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La cueilleuse de thym, Lagnes, Vaucluse, 1980

La cueilleuse de thym, Lagnes, Vaucluse, 1980

La cueilleuse de thym, Lagnes, Vaucluse, 1980

« Bien souvent je me place dans un lieu qui est une espèce de théâtre où il peut se passer quelque chose, et j’attends qu’il se passe quelque chose. D’autres que moi, parce que moi je ne cherche pas les définitions, ont appelé ça le reportage humaniste. Moi je veux bien, c’est une formule commode. Elle s’applique assez bien je pense à la démarche de quelques-uns d’entre nous. »

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Coloriage de santons, 1959

Les avantages d’une visite guidée de Gordes

  • La découverte du quartier de Fontaine-basse, pour vous parler des activités artisanales et de l’atmosphère de labeur qui régnait dans le village. Ce que ne prévoient pas la plupart des visites, parce que ça descend… et ça remonte !
  • Je vous fais imaginer le « Gordes d’Antan », si différent du village touristique actuel.
  • L’évocation des artistes de la renaissance de Gordes
  • Il est possible de combiner la visite de Gordes avec celle du Village des Bories, village saisonnier de pierre sèche, 4 km plus loin.

Sources

RONIS, Willy. CHARLES-ROUX, Edmonde. Provence. Paris : Editions Hoëbeke, 2008.

RONIS, Willy. Willy Ronis par Willy Ronis. Paris : Flammarion, 2018.

LEBOUCHET, Gérard. Gordes. Le temps des artistes. Forcalquier : Editions C’est-à-dire, 2015.

Emission France Culture « Une vie une œuvre » :

https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/willy-ronis-1910-2009-linstant-du-declic

Interview de Willy Ronis par Pierre-Jean Amar :

https://www.youtube.com/watch?v=VAMGeH_BPx8

Commentaires d’exposition :

https://phototrend.fr/2018/04/expo-photo-willy-ronis-par-willy-ronis/

https://quefaire.paris.fr/48410/willy-ronis-par-willy-ronis

Explications du Nu provençal :

https://www.polkamagazine.com/le-nu-provencal-de-willy-ronis/

https://www.ina.fr/video/VDD09033142

Articles :

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/230509/willy-ronis-photographe-d-un-siecle?onglet=full

https://blogs.mediapart.fr/michel-puech/blog/120909/adieu-willy-ronis-lhumaniste

BNF, la photographie humaniste :

http://expositions.bnf.fr/humaniste/bande/bande.htm